« Séquences » : Frank Vroegop donne une seconde vie aux pellicules de cinéma

Le temple de Gallargues-le-Montueux ouvre grand ses portes à Frank Vroegop. Plus connu pour son travail derrière la caméra, l’artiste propose une réflexion sur le temps à travers vingt-cinq œuvres plastiques intitulées « Séquences ». À partir de fragments de pellicules argentiques, il compose des surfaces où se superposent images, signes et couleurs.

De l’accident à l’œuvre d’art

L’histoire de « Séquences » a commencé le jour où Frank Vroegop a souhaité remettre en lumière ses archives cinématographiques, rangées et classées dans des boîtes métalliques. Ce précieux travail d’archiviste a malheureusement été annihilé par un accident de conservation, les boîtes ayant été mal fermées.

Dommage, diraient certains…
Mais c’était sans compter sur la folie créatrice qui anime l’artiste. Qu’à cela ne tienne : ces reliques usées, brûlées, anéanties par le temps et témoins d’une vie passée vont revivre sous forme de tableaux. La pellicule, détournée de sa fonction première, acquiert le statut d’un ready-made.

Le plasticien ne cherche pas seulement à détourner un objet industriel : il s’en sert comme d’une matière première pour élaborer une composition plastique esthétique et poétique. Sa démarche se déploie plus loin encore lorsqu’il colle successivement sur le papier des bandes de pellicule pour saturer l’espace défini par le cadre, créant ainsi un véritable all-over. Cette démarche rappelle les montages sériels du photographe allemand Pop Art Peter Roehr, qui, dès les années 1960, faisait de la répétition mécanique un principe de création.

Mais là où Peter Roehr privilégiait la répétition d’éléments identiques, Vroegop travaille avec des fragments de films altérés, chargés des traces d’un passé analogique.
Le résultat est minimaliste, sobre, rythmé, hypnotique. Si, au premier regard, l’œuvre semble abstraite, le second va à la rencontre de personnages et de lieux restés impressionnés sur le support, mais aussi de lettres, de mots, de chiffres, de nombres.
L’ensemble prend corps, s’anime. Le spectateur se mue en archéologue, il déchiffre les images et recherche des empreintes du vivant dans un autre temps, dans une autre vie.

Une partition visuelle et sensorielle

Ce travail d’imprégnation proposé au public s’inscrit dans une grande rigueur, caractérisée par une économie de moyens radicale : l’artiste n’utilise qu’un seul matériau et une gamme chromatique restreinte aux tons bruns, noirs et jaunes.

Ce jaune est lemanifeste de l’usure, de la décomposition engendrée par la lumière qui agit comme un solvant invisible et dissout les couches supérieure et médiane du film. Une fois le cyan et le magenta effacés, seule la strate jaune résiste, emprisonnant l’image sous sa surface.
Comme une partition, ces tableaux ont une durée précise dictée par le film. Le tempo imposé de vingt-cinq images par seconde définit le temps de l’exécution. Le spectateur est alors en droit de se demander : « Mais combien dure ce tableau ?… ». Cette notion de temporalité, bien qu’explicite par le nombre de photogrammes que propose chaque ligne, n’empêche en aucun cas la répétition, sorte de da capo interminable et infernal.

De la même façon que la musique répétitive s’articule autour de courts motifs mélodiques, rythmiques ou harmoniques répétés en boucle qui n’évoluent que très lentement, l’œuvre visuelle de Vroegop se déploie de manière obsessionnelle.

Comme dans Clapping Music (1972) ou Music for 18 Musicians (1976) de Steve Reich, où un motif rythmique répété se transforme par de légers décalages, la régularité produit ici ses propres variations. La rigueur du dispositif n’exclut pas l’accident, elle en fait au contraire surgir les effets. Ce qui semblait identique se révèle progressivement différent.


En faisant revivre ces vestiges oubliés, Frank Vroegop signe une exposition d’une profonde poésie visuelle. Entre la rigueur de la répétition et la fragilité des traces du passé, « Séquences » offre aux visiteurs une expérience temporelle unique. Une invitation
fascinante à ralentir le regard pour décoder l’empreinte du vivant.

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